Manabu OASHI: l’artiste ensorcelé par la mouvance des images…

 

Dans l’ombre des géants: c’est là que se tenait discrètement Manabu Oashi, un talentueux animateur ayant officié chez la Toeï Animation et Madhouse. C’est avec une grande modestie que l’homme derrière l’un des ending de Sailor Moon et plusieurs scènes cultes de Cobra, L’île au trésor ou encore Rémi Sans famille a accepté de répondre à mes questions. Retour sur la carrière bien remplie de cet artiste profondément humain, à jamais hanté par le doute tout comme par la passion de la japanimation.

 

Romain: Quel a été votre parcours avant de rejoindre la Tôei Dôga (aujourd’hui Toei Animation) en 1964, à seulement 15 ans ?

Manabu OASHI: Pour vous dire toute la vérité, ce n’est pas moi qui connaît la réponse à cette question. Au tout départ, j’aurais aimé devenir mangaka mais ma fascination pour l’animation des images me donnaient envie de devenir animateur. Les choses se sont faites simplement: j’ai répondu à une offre d’emploi de la Toeï que j’ai trouvé dans la presse. Les recruteurs qui m’ont fait passer l’entretien ont pensé que je correspondais à ce qu’ils recherchaient. Suite à cet emploi, j’ai arrêté mes études pour me consacrer à ma carrière.
J’avais beau être l’un des plus jeunes dans l’équipe, je n’ai pas eu à me plaindre d’un quelconque soucis d’intégration. Tout le monde était là pour travailler et s’entraider dans une ambiance chaleureuse. Le matin, je partais au travail avec un immense plaisir.

© by TMS Entertainment / @Anime

R: Est-ce que le film « Hakuja den » (1958) a pu influencer votre choix d’intégrer la Toeï Animation plutôt qu’un autre studio ?

MO: J’ai plutôt été marqué par Saiyuki (1960) et Sarutobi Sasuke, le jeune ninja (1959), mais ce n’est pas cela qui a fait pencher la balance en la faveur de Toeï Animation. Il y avait plusieurs offres d’emploi dans le journal pour démarrer en tant qu’animateur: celle de Mushi Production (grand concurrent de la Toeï Animation fondée par Osamu Tezuka en 1962 et aujourd’hui disparu) et de Toeï étaient les plus intéressantes et c’est cette dernière qui a retenu ma candidature.

R: En 1968, vous avez quitté la Tôei Dôga afin de devenir Freelance. Quelles raisons ont motivé ce choix ?

MO: Pendant deux ans et demi, j’allais au travail avec beaucoup d’enthousiasme et de bonheur. Cependant à mes 19 ans, j’ai eu la sensation que l’ambiance devenait plus pesante. En fait, c’était parce que j’avais l’impression d’avoir atteint mes limites, de ne pas pouvoir faire mieux. J’ai cru ne pas être fait pour le métier d’animateur, j’ai connu une période de doute… et j’ai quitté mon poste. Pour être honnête, j ‘avais beau être devenu freelance, je songeais réellement à mettre un terme à ma carrière.

R: est-ce la raison pour laquelle vous avez été pendant un temps illustrateur ?

MO: Oui, c’est tout à fait cela. Mais à cette époque, être illustrateur ne rapportait presque rien financièrement. C’est la raison pour laquelle en dépit de mes scrupules, je continuais à travailler librement dans l’animation, au gré des postes que l’on me proposait…

R: Vous avez collaboré sur des animes cultes (Ashita No Joe 2, Cobra, L’île au trésor, ie Naki Ko) et côtoyé les plus grands réalisateurs (Osamu Dezaki, Rintaro, Katsuhiro Otomo): quelle liberté aviez-vous dans le cadre de votre travail ?

MO: Lorsque j’ai repris l’animation à cent pour cent, Osamu DEZAKI m’a appelé et m’a indiqué vouloir travailler avec moi. Il en fut de même pour Rintaro et d’autres réalisateurs; ce sont eux qui voulaient m’intégrer à leur équipe. Ces appels furent de grands moments de joies, car bien entendu, j’étais honoré que ces maîtres de l’animation portent une telle confiance en mon travail. Je pense qu’ils aimaient cette manière que j’avais de ne partir de rien sur une feuille blanche; pour finalement arriver à un tout bien plus complet. C’est sûrement la raison pour laquelle ils ont voulu travailler avec moi même si je me considère comme étant « lent » dans mon travail. La seule fois où j’ai terminé un projet avant d’autres réalisateurs, c’était pour Cloud (note d’Otakritik: court-mètrage de 1987 issu de Robot Carnival (ロボット・カーニバル, Robotto kânibaru): je savais ce que je voulais faire, donc même en étant plus lent, je l’étais sans détour.

Chibi Neko Tomu no Daibōken

R: Avez-vous pu parfois passer à côté de projets qui vous intéressez, à cause d’un emploi du temps trop chargé ? Si oui, quels sont-ils ?

MO: Je ne crois pas que cela soit arrivé. Et si c’étais le cas, cela aurait été parce que dans le cadre de mon travail, l’information ne me serait vraiment pas parvenue.

R: Quel poste avez-vous préféré occuper ? Animateur clé ? Chara-Designer ? Responsable de la mise en scène ?

MO: Ayant toujours aimé dessiner, c’est vraiment le poste d’animateur qui me plaîsait. Plus tardivement dans ma carrière, j’ai pu occuper et étudier beaucoup de fonctions de l’animation (de la réalisation au storyboard). Ce qui me caractérise vraiment, c’est d’être animateur.

R: Par votre investissement au sein même de la Japanimation, vous avez été témoin de son évolution; quel regard portez-vous sur les productions actuelles et notamment sur l’utilisation de plus en plus courante de la CGI (Computer Generated Imagery) ?

MO: Je suis quelqu’un d’analogue à la base (note d’Otakritik: sur le dessin, c’est-à-dire avec une approche en 2D), mais je ne peux pas nier que j’admire la CGI sur certains aspects. On peut facilement rajouter de la luminosité ou des décors plus vraisemblables et à ce niveau-là, c’est un vrai progrès. Pour le reste, je préfère de loin l’animation classique en terme de fluidité de mouvement ou de dessin. Je viens d’une époque où nous partions de rien, avec une simple feuille blanche et je crois que cela nous permettait d’insuffler plus de « vie » dans nos productions.

R: Chibi Neko Tomu no Daibōken (1992) a finalement été diffusé en Suisse, lors du Polymanga 2017 à Montreux. Aujourd’hui, quelle est la progression de la campagne de Crowfunding lancée en 2015 afin que le film puisse sortir en Blu-Ray ?

MO: Je suis heureux de pouvoir vous annoncer que cette campagne de Crowfunding est terminée, mais ce film demeure malheureusement trop méconnu du grand public: il serait dommage de faire une sortie confidentielle. Nous n’oublions pas ce projet et il sortira c’est une certitude, mais nous souhaiterions avant tout parvenir à le faire connaître au travers de festivals, ou par internet par exemple. Nous étudions le meilleur moyen possible.

R: Peut-on considérer que Cloud est votre oeuvre la plus personnelle car inspirée de Kumo To Shônen (Note d’Otakritik: un manga de Manabu Oashi qui sert d’inspiration à Cloud) ?

MO: Comme je vous le disais tout à l’heure, j’ai eu dans ma jeunesse des périodes de doutes sur ma qualité d’animateur… ces périodes ont à peu près lieu tous les cinq ans. J’ai reçu l’offre de faire Cloud à l’une de ces périodes avec une grosse liberté dans le sujet. Ca m’a remis sur les rails et c’est grâce à ça que j’ai retrouvé toute ma passion et ma ferveur d’animateur. Cela m’a fait très plaisir que vous parliez de Cloud, il a plus de succès à l’étranger devant le public japonais. Mon travail en tant que Mao Lamdo (note d’Otakritik: un pseudonyme de Manabu Oashi; Mao Lamdo est derrière Cloud) est ma vision personnelle de l’animation, plus onirique et féerique; Manabu Oashi est strictement un animateur professionnel.

© by A.P.P.P. / Pathé

R: Pouvez-vous nous parler de votre vie d’enseignant auprès des élèves de votre école, « la petite école des artistes de l’animation » ?

MO: Tous les ans, de nouveaux étudiants intègrent mon école. Je dirais que 80% d’entre eux n’envisagent pas de faire carrière dans l’animation; ce sont des amateurs qui aiment les animes avec un côté artistique loin des productions mainstream. Ils sont là pour le plaisir, afin de créer un projet personnel qui restera dans un cercle privé.

R: Pourquoi ne pas avoir fait carrière dans l’industrie du manga ?

MO: En dépit de mes craintes, de mes doutes… j’étais attiré par l’animation. A mes yeux, elle est une sorcière qui m’envoûte, je ne peux pas en réchapper. Je finis toujours pas retourner vers elle, à jamais fasciné par la mouvance des images.

Nous vous remercions pour votre temps et vos réponses !

Je rajoute avoir été très touché par M. Manabu Oashi qui m’a complimenté pour mes questions !

Remerciements à monsieur Pierre GINET pour sa traduction, Clémence OLIVIERO pour sa présence et à Nabil DIENG pour la mise en place de cette interview; merci aussi à l’équipe de la Japan Expo Sud 9ème Vague.

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