L’école emportée, l’enfance envolée

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HYORYU KYOSHITSU by Kazuo UMEZU © 1998 by Kazuo UMEZU / Shogakukan Inc.

 

Lorsque l’homme a été en mesure de se sociabiliser, il a créé la société : un cadre dans lequel il évolue au gré d’un train-train quotidien rassurant. Les règles, les habitudes, sont autant de facteurs qui expliquent  que l’être humain se sent désarçonné face à une situation qui exige de l’instinct, plutôt que de la réflexion. Kazuo Umezu s’est « amusé » à pousser les héros de son manga « L’école emportée » dans leurs derniers retranchements en dehors de ce contexte, amenant une question existentielle : que serions-nous sans la société ? Est-ce elle qui nous modélise à son image, ou bien est-ce nous qui voilons notre vraie nature derrière un amas d’usages ? C’est ce que nous allons tenter de déterminer ensemble.

Kazuo Umezu : qui es-tu ?

 

En France, nous ne connaissons pas, ou très peu, Kazuo Umezu. Deux de ses (certainement ?) excellents manga d’horreur sont parus chez nous et ce avec Glénat : L’école emportée (1972) et Baptism (1974). Les deux titres se font résonance au travers d’une thématique commune : l’enfance. Notons aussi que  La maison aux insectes et Le vœu maudit  sont aussi sortis en France chez Le lézard noir

Le deuxième point connu, quoi que ce dernier soit plus anecdotique, provient de Osamu Tezuka. Dans son shônen L’enfant aux trois yeux(1974), l’un de ses personnages secondaires s’exclame « Bouah ! On dirait un personnage de Kazuo Umezu ! ». L’artiste, d’après les deux œuvres que j’ai lu, s’est spécialisé dans les visages déformés par l’effroi. Ainsi, en se servant du style d’Umezu comme d’une référence, on peut supposer qu’au Japon il est reconnu dans ce domaine.

 

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Kazuo Umezu

 

Étonnamment, l’auteur débute sa carrière avec Mori no kyōdai, une histoire courte de 1955 qui se base sur le conte d’Hansel et Gretell. Je n’ai trouvé que peu d’information concernant son deuxième one-shot, Bessekai, raison pour laquelle je ne m’attarderai pas dessus. Encore plus étonnant, il est considéré comme l’un des pionniers de la comédie romantique avec Romansu no kusuri paru en 1972 (la même année que L’école emportée).

Peut-on le définir comme un mangaka caméléon, qui sait s’adapter à tous les genres ? Pas réellement, au vu de l’ensemble de ses publications. Bien que l’on retrouve quelques exceptions à la règle (Heisei-ban Makoto-chan et sa suite Makoto-Chan, Watashi wa Shingo), Umezu est définitivement  un spécialiste de l’horreur, qu’elle soit psychologique ou fantastique. Cela tombe bien, car L’école emportée rend hommage à l’ensemble de ses créations horrifiques.

Une histoire bien ficelée

 

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HYORYU KYOSHITSU by Kazuo UMEZU © 1998 by Kazuo UMEZU / Shogakukan Inc.

L’école emportée ouvre ses pages sur une dispute entre le héros de l’histoire (un jeune écolier prénommé Shô) et sa mère. Il se précipite ensuite dans son établissement, mais ce dont il ne se doute pas, c’est qu’il va se retrouver transporté bien malgré lui dans une terre hostile et sauvage. Un cataclysme d’origine inconnue va en effet les faire disparaître à jamais… ou presque. Le personnel de l’école et les élèves vont ainsi devoir s’unir pour faire front, afin de survivre.

L’organisation des troupes est l’occasion de constater que l’esprit fermé des adultes ne leur permet pas d’admettre une réalité trop dure à supporter : les maîtres ou les employés se suicident, deviennent fous et ne sont plus aptes à protéger les enfants face à tant de désespoir. En effet, les vivres ne tardent pas à vite s’amenuiser et les signes d’une quelconque vie humaine aux alentours s’avèrent peu probable.

Le relais est vite passé aux écoliers, qui tentent de créer un climat le plus stable possible devant un phénomène aussi irrationnel. Livré à eux-mêmes, les chérubins ne tarderont pas à s’expatrier de l’école afin de découvrir ce nouveau monde et ce qui les attend : une aide ? Des vivres ? De l’eau ? Une explication ?

Maintenant que vous avez connaissance des bases posées par Umezu, il est intéressant de revenir sur les différents sujets qu’il  aborde. Il serait en effet réducteur de penser que L’école emportée n’est qu’un manga d’horreur parmi tant d’autre.

A la croisée des genres

 

Bien que classifié comme étant un shônen, le périple des protagonistes est très éloigné des standards de SF de l’époque : Astro Boy (1952-1968 dans le Shōnen Kobunsha) et Cobra (1978- 1984 dans le Weekly Shônen JUMP) qui sont tous deux des shônen, paraissent presque nivelés en comparaison.

Astro Boy comportait son lot de drames, mais compensait grâce à une certaine légèreté et des conclusions souvent héroïques, qui donnaient aux enfants l’image d’un modèle à suivre. Cobra était un héros adulte et l’ambiance nuancé qui y régnait ne choquait pas les lecteurs : ses aventures étaient « classiques » pour le JUMP, bien plus ancré dans le fictif, offrant un repaire sûr même pour les plus jeunes lecteurs.

 

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HYORYU KYOSHITSU by Kazuo UMEZU © 1998 by Kazuo UMEZU / Shogakukan Inc.

 

L’école emporté ne prend aucune disposition vis-à-vis de son public : ce qui arrive aux enfants est relater de la façon la plus réaliste possible. A la fois oppressant et nihiliste, le mangaka rompt complètement le schéma du héros vaillant qui, grâce à sa seule volonté, peut soulever des montagnes. Les chérubins de petite section se jetteront du toit de l’école, dans l’espoir de s’envoler pour rejoindre leur maman, pour finir le corps éclaté dans la cours. Les expéditions envoyées en extérieure pour trouver des vivres, reviennent avec un effectif réduit et bredouille. L’école emportée offre une destinée cruelle à ses personnages, qui ne sont que des enfants.

Pour survivre, ces derniers n’ont d’autre choix que de créer un « simili » de société avec une hiérarchie construite et claire, alors même qu’ils sont encore en plein apprentissage de la vie civique. Ce monde sauvage et leur immaturité fera forcément des dissidents, qui perturberont l’équilibre si difficilement établie. L’auteur a sûrement cherché à glissé dans son récit une satyre sociale, rappelant que vivre en communauté n’est pas un acquis mais un travail quotidien.

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HYORYU KYOSHITSU by Kazuo UMEZU © 1998 by Kazuo UMEZU / Shogakukan Inc.

En plus de cette analyse, le fantastique (plus que l’horreur d’ailleurs) tient une place importante dans cette histoire. Il est amené par un élément perturbateur : ici,  c’est  la « terre » où a été « déplacé » l’institut. Que s’est-il passé ? Un voyage dans le temps ? Une téléportation vers une autre planète ? Pour ma part, le mangaka semble avoir tiré son inspiration des travaux de Pierre Boule et Stephen King (Glénat vendait l’école emportée comme le « Stephen King Japonais »).

La végétation et le bestiaire local contribuent à l’exploitation de la facette surnaturelle de l’œuvre, tout comme la capacité de Shô à être en syntonie avec sa mère. Tout ceci nous conduit inévitablement à l’horreur, ces deux genres étant de toute façon souvent liés. Sans concession, le spectacle macabre auquel assiste Shô et ses amis se dessinent sur leur visage : yeux écarquillés, visages crispés et stupeur s’enchaînent inlassablement face à la mort qui frappe au hasard. Le tout est amplifié par le dessin si soigné du maître.

 

Les visages avant tout

 

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HYORYU KYOSHITSU by Kazuo UMEZU © 1998 by Kazuo UMEZU / Shogakukan Inc.

Que ce soit en termes de découpage ou de dessins, très peu d’éléments distinguent l’école emportée de Baptism qui sont tous deux très classiques. Le mangaka a tendance à élevé le niveau général de sa bande-dessinée grâce à une mise en scène efficace et une histoire savamment orchestrée. Nous le disions plus haut, la marque de fabrique du créateur est les visages.

Des visages sur lesquels il s’amuse à dépeindre la folie, avec des sourires fendus jusqu’aux oreilles. Les faciès cumulent la fatigue et la famine, l’ancrage se fait donc plus sombre sous les yeux qui accueillent des cernes ; quant aux joues, elles sont de plus en plus creuses. La colère quant à elle, assombri presque complètement le front, comme pour indiquer que seul un sentiment  de fureur habite le personnage.

Là où certains mettent le moins de détails pour rendre les personnages expressifs, Umezu pousse le détail à son paroxysme. Un pari réussi, tant la palette qu’a su développer le maître est varié : peur, surprise, dégoût, colère, tristesse, joie. Le talent est bien là, il n’y a plus à en douter : par ce seul aspect, il est important de découvrir Kazuo Umezu.

Savant mélange entre science-fiction horreur et fantastique, l’école emportée est aussi l’occasion de découvrir les meilleurs et les pires côtés de l’homme.  Le nihilisme laisse parfois un tout petit peu de place à l’espoir, comme pour montrer qu’il reste encore quelque chose de bon à sauver, même dans un monde aussi vide de sens. Il ne nous reste plus à espérer que d’autres séries du mangaka viendront compléter notre catalogue français.

Finalement, Umezu semble vouloir démontrer que même dans l’anarchie, il restera toujours une lueur d’espoir tant que le bon sens existera. Ce bon sens vient ici des enfants, qui sont les seuls capables de cultiver un avenir plus optimiste. L’homme restera à jamais un animal libre, capable ou non de se conformer à la société pour faire ressortir le meilleur ou le pire de lui-même. Il ne nous reste plus qu’à croire en les nouvelles générations.

 

5 réflexions sur “L’école emportée, l’enfance envolée

  1. Excellent article, juste un petit détail : il y a aussi La maison aux insectes et Le vœu maudit qui sont sortis en France chez Le lézard noir (qui réfléchit aussi à publier Je suis Shingo).

    • Merci Meloku, ça me fait super plaisir d’autant plus que ça vient de toi 🙂 En effet, j’ai lu il y a quelques temps un article sur La maison aux insectes. J’aurai dû le corriger dans l’admin. A bientôt !

  2. Super article ! Plus je lis de choses sur l’école emportée plus je me dis qu’il a l’air beaucoup plus sombre encore que Baptism que j’ai adore aussi. Il faut vraiment que je me les procure. Après avoir lu la maison aux insectes et le travail du Lézard Noir, j’ai du mal à me remettre sur du bunko.

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