Entre elle et lui: l’histoire ordinaire extraordinaire

Kare Kano anime

© by SoftX / Dybex

Le shôjo est un genre de manga qui s’adresse aux jeunes filles et restera à jamais une composante récurrente de la culture Otaku. Il y en a pour tous les goûts à l’instar de son cousin le shônen (du fantastique au réaliste) et Kare Kano nous fait  suivre le quotidien d’une bande d’adolescents, aux prises avec les affres de cette période de la vie : amour, gloire et beauté. Pourtant, le titre fera l’objet d’une adaptation chez Gainax par Hideaki Anno, le papa d’Evangelion… Ce qui soulève le mot interrogatif suivant : Pourquoi ? C’est ce que nous allons déterminer dans cet article. 

Une histoire peu commune

 

Entre elle et lui (Kareshi Kanojo no Jijō, abrégé en Karekano) est un manga de Masami Tsuda paru en 1995 dans le magazine de  prépublication Lal. La série s’est achevée en 2005 et comptabilise la jolie somme de 21 volumes reliés. L’œuvre a été éditée chez nous par Tonkam. Le cadre et les personnages inscrivent la série dans le genre très populaire du slice of life, qui regroupe des titres comme Hana Kimi (Hisaya Nakajo), Host Club (Bisco Hatori) ou encore Fruit Basket (Natsuki Takaya).

Le slice of life contient à la fois des qualités et des défauts inhérents à ses codes. L’action prend place dans le quotidien et l’environnement s’en retrouve réduit au strict minimum : école, maison et voyage scolaire. Cependant, cette démarche narrative accentue l’effet de réalisme, qui permet de s’identifier immédiatement aux personnages.

Des personnages qui, bien que possédant des similitudes avec le lectorat visé (âge, environnement existant et étude) se doivent d’être assez charismatiques et complexes afin de susciter tout au long du récit l’intérêt d’un public depuis longtemps habitué aux shôjos tranche de vie. C’est probablement la raison qui a justifié l’adaptation en anime de l’œuvre par Hideaki Anno : il y a de la psychologie d’Evangelion dans Entre elle et lui.

Alors qu’ils ne sont pas encore adultes, l’ensemble des protagonistes est bien plus mûr que des lycéens ordinaires. Leurs expériences passées et leurs caractères les amènent à avoir des réflexions presque philosophiques sur l’existence : comment définir son vrai « moi » ? Quelles sont les limites que l’on peut ou non franchir par amour, vis-à-vis du « bon sens » ? Comment découvrir le sens que l’on veut donner à sa vie ?

KARESHI KANOJO NO JIJOU © Masami Tsuda/HAKUSENSHA Inc.

Par expériences passées, j’entendais « fêlures ». Prenons l’exemple de Arima Soïchiro : brimé depuis l’enfance par sa famille et choyé par ses parents adoptifs, il s’est senti « contraint » pour ne pas les décevoir d’être le meilleur en tout, tout en défiant le clan « Arima ».De ce double jeu, il est né en lui un « autre Soïchiro » qui s’empare parfois de lui, une sorte de passager noir qui l’incite à parfois faire exploser sa rage.

On en vient à la première réflexion philosophique évoquée plus haut : comment définir le vrai « moi », comment se forger sa propre identité ? Que penseront les autres du « deuxième » Arima ? Fait-il parti de lui ? Qui est le vrai Arima ? Et c’est avec autant de questions que les autres héros grandiront, en cherchant une réponse salvatrice, pour se muer d’adolescent en adulte équilibré.

La portée philosophique et tragique des intervenants de l’histoire cassent la redondance convenue du scénario : le couple Miyazawa/Soïchiro va faire face à une difficulté qu’ils surmonteront grâce à leur amour. Mais ce n’est que pour mieux se concentrer sur les seconds couteaux, qui valent eux aussi leur pesant d’or. Il faut aussi prendre en compte le fait que l’amour sert essentiellement de thérapie aux différentes huiles de cette histoire.

KareKano a donc su séduire tout une génération grâce à la profondeur de ses thématiques, n’hésitant pas à parfois aller flirter avec l’alambiqué. Tsuda n’hésite cependant à user d’humour pour nuancer son propos parfois assez sombre… Mais ces moments se font de plus en plus rare, passé la dizaine de volume. L’œuvre s’adresse donc plutôt à un public plus « subtil », apte à saisir toute les mécaniques du scénario

Une mise en scène  de haut vol

Toute œuvre qui veut appuyer son propos se doit de s’en donner les moyens. Dans l’univers du manga, cela passe bien sûr par l’histoire et les personnages que nous évoquions plus haut. Il ne faut pour autant pas omettre le dessin, l’aspect narratif mais aussi la mise en scène.

Etant une première série sérialisée pour sa créatrice, Kare Kano contient de nombreux défauts dans ses dessins, particulièrement frappant dans les premiers volumes. Les visages sont ronds, un peu trop pour un shôjo. Les épaules des hommes sont trop larges, tandis que les cous des filles sont bien trop fins. On remarquera aussi que les visages sont très communs, pour ne pas dire sommaires.

La mangaka semble ne pas avoir voulu prendre de risque, un parti pris que je salue car il lui a permis de mettre l’accent sur les expressions de ses personnages : plus un visage est simple à dessiner, plus il est facile d’en faire ressortir les expressions. Les sentiments étant le moteur de la série, le trait encore maladroit a pu ainsi compenser sa faiblesse.

Les lignes finissent par devenir plus fines, les corps s’amincissent et s’allongent : elle finit par atteindre sa magnificence passé la dizaine de volume. Un « défaut » qui sera bien évidemment gommé dans l’anime, qui s’appropriera le style de la mangaka pour le rendre encore plus intense : certaines scènes sont directement reprisent du manga, accompagnées d’une musique envoûtante. Preuve s’il fallait encore l’appuyer, que le trait de Tsuda sait retranscrire à la perfection le ressenti.

KARESHI KANOJO NO JIJOU © Masami Tsuda/HAKUSENSHA Inc.

Narrativement parlant, si le schéma est assez redondant le temps que le groupe d’amis se forme, l’artiste parvient à tenir le bon bout grâce à des personnalités variées et hauts en couleurs côté personnages, mais aussi grâce à des touches d’humour bien senties.

Le véritable atout de la série restera sa mise en scène: plutôt que de longs discours, un regard, un geste sur plusieurs pages transmettra à lui tout seul toute la dramaturgie de l’instant présent. Ici, point de fioriture mais une mise en avant du mouvement, du temps qui passe, seconde par seconde, pour accentuer cet effet de mouvance.

Une technique que je n’ai retrouvé aussi maîtrisée que dans les manga de Mitsuru Adachi, réputé pour ses chapitres presque dépourvus de textes mais qui se suffisent grâce à une mise en scène qui sait en dire bien plus en quelques dessins que de longs dialogues.

Karekano demeure à n’en pas douter l’un des meilleurs shôjos de ces dernières années. Un pionnier du genre moderne qu’il faut au moins avoir lu pour la profondeur de ses héros et sa mise en scène qui sont des exemples de perfection.

 

 

4 réflexions sur “Entre elle et lui: l’histoire ordinaire extraordinaire

  1. Ah Kare Kano ! Je le mets clairement dans le top 3 des meilleures shoujo. Comme tu l’as dis le manga/l’anime aborde des thèmes qui sont sérieux et les deux protagonistes ont des personnages très fouillés psychologiquement. Au départ ils se montrent sous une facette superficielle, voulant renvoyer aux autres l’image qu’ils leur plaisent. Mais lorsque l’un apprend pour l’autre et vice versa, commence alors une longue épopée où ils vont apprendre et ré-apprendre à se connaitre eux-même.
    Le manga suit vraiment bien les personnages et on suit leur évolution d’un oeil bienveillant. Ils grandissent mûrissent, vivent des histoires d’amour. J’adore ce point : lorsqu’on peut suivre les personnages durant leur évolution, à travers les années.

    Dommage que la fin du manga soit aussi longue en voulant s’arrêter sur chaque personnage : ça ralenti l’intérêt. Et pour l’anime… La fin était vraiment bizarre aussi, avec un épisode récapitulatif il me semble en plein milieu… Mal exécuté. En tout cas bon sujet 🙂 !

  2. J’ai beaucoup aimé jusqu’au tome 12 et après, j’ai décrochée, trop long, trop dans le pathos. Par contre, j’avais aimé l’animé, surtout la mise en scène absolument géniale. Mais à l’époque, je matais peu d’anime donc mon avis est subjectif.
    En final, le manga fait parti de ceux qui comme Nana ou Fruit Basket, m’ont déçu. D’ailleurs, faut que je revendre la série 🙂

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