[Critique Manga] Ashita No Joe

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ASHITA NO JOE © Asao Takamori • Tetsuya Chiba / Kodansha Ltd.

 

Le Gekiga est un style de manga dont le public visé est les adultes. Le terme signifie littéralement « dessins dramatiques ». C’était un genre très répandu dans les années 70, considéré comme l’ancêtre du seinen. Bien que catalogué chez les shônen  Ashita No Joe est un pur Gekiga et se permet un savant mélange des genres, situé entre le spôkon (manga sportif), le drame et la tranche de vie. Tetsuya Chiba etAsao Takamori nous livrent un héros et une histoire comme il n’en existe plus aujourd’hui : celle d’un homme qui trace son chemin dans le sang et l’espoir d’impossibles meilleurs lendemains.

Plus qu’une histoire, un documentaire

 

Ashita no Joe , c’est avant tout une rencontre : celle de deux êtres laissés pour compte par la vie.  D’un côté, nous avons Joe : fougueux, insolent, caractériel et bagarreur, ce jeune sauvage ne compte que sur lui-même depuis que ses parents l’ont abandonné alors qu’il n’était qu’un enfant. Décrié par les adultes, c’est auprès des enfants du quartier où il a atterri qu’il retrouve le sourire. De l’autre côté, Danpei Tangei , aussi surnommé Kenkichi (vieux fou de boxe) : subjugué par le talent de  Joe, il voit en lui la possibilité d’atteindre les sommets du monde de la boxe. Ses intentions vénales se mueront en une profonde affection pour le jeune vagabond.

 

Cette rencontre pour le moins tumultueuse aura lieu dans le quartier des Doya, endroit où semble s’être donné rendez-vous toute la déchéance humaine de l’époque. Takamori s’est attaché à dépeindre un contexte social délicat en nous présentant d’un côté les sympathiques mais pauvres habitants des Doya (souvent habillés de guenilles ou avec des vêtements en lambeaux) ; de l’autre, l’opulence de la ville Tokyoïte (le club Shiraki, la maison de Yôko).  Vous l’aurez compris , Ashita No Joe tire plutôt vers le tragique et ne s’attardera que plus tard sur l’ascension de Joe dans le monde de la boxe.

 

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ASHITA NO JOE © Asao Takamori • Tetsuya Chiba / Kodansha Ltd.

 

Une ascension qui connaîtra ses origines dans une prison pour mineurs suite aux divers larcins de notre héros, décidément à la limite du détestable. Mais c’est ce qui le rend si charismatique : Joe n’a que faire des conventions sociales. Sa « docilité » ne se fera que dans l’ultime but de se venger de l’homme qui l’aura mis à terre : Tooru Rikishi, ancien boxeur qui le poussera à suivre les entraînements par correspondance du vieux Danpeï depuis sa cellule

Mais avant cela, il lui faudra purger sa peine. Si le quotidien du quartier des Doya s’étale du tome 1 au tome final, le séjour en prison de Joe(environ deux tomes de 300 pages) nous narre un quotidien des plus difficiles pour une jeunesse en perte de repaires. Entre les travaux de champs et son humiliante défaite, Joe ne se lamente pas et brûle de parvenir à son objectif : défaire Rikiishi. Cette soif de vivre vengeresse, ô combien palpable, ont conféré à Joe un symbole de rébellion tout en insufflant du courage à la jeunesse japonaise.

Une réussite tragique et sanglante

 

Si les prémices des débuts de Joe dans la boxe se font au cours du tournoi organisé dans sa prison par la bourgeoise Yôko Shiraki, il lui faudra attendre sa sortie de prison pour débuter sa carrière. La route s’avèrera déjà semée d’embûches, seulement pour obtenir la licence professionnelle… Là où Hajime No Ippo ne fait que montrer l’ascension positive du héros, Ashita No ASNJ tire son épingle du jeu en nous dévoilant le revers de la médaille. Joe devra tout d’abord faire face à la mort d’un de ses plus grands adversaires… Mort qui sera si marquante à l’époque que le personnage fictif aura droit à sa propre tombe, suite aux réclamations des fans.

Cet épisode dramatique le plongera dans une grande dépression dont il ne ressortira que tardivement. Errant d’abord dans les rues en buvant puis vomissant ses tripes dès qu’il porte un coup à ses adversaires,Joe aura fort à faire avec son traumatisme. Ceci ne l’empêchera pas pour autant d’entamer un régime borderline pour rester dans sa catégorie de poids, tout comme feu son ancien rival. Lamalédiction continuera de poursuivre notre héros qui, malgré toute la peine qu’il endurera, persistera à enfiler ses gants de boxe pour ressortir tuméfié de tous ses matchs.

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ASHITA NO JOE © Asao Takamori • Tetsuya Chiba / Kodansha Ltd.

 

L’issue inéluctable, qui semble attendre Joe , est décrite dès les premiers tomes : sa façon de boxer est dangereuse, il ne vivra pas longtemps… Et il le sait. Deux sentiments le poussent à se battre encore et encore sur le ring : l’envie de se sentir vivant, quelques instants, après s’être consumé corps et âme dans la bataille. Ces quelques moments après la victoire sont le havre de paix de Joe, là où les jeunes de son âge préfèrent aller à la plage ou se prélasser entre amis. Enfin, la culpabilité qu’il ressent pour ses anciens adversaires dont il a brisé la carrière ou la vie, ce qui le pousse à continuer pour eux.

 

Rien, pas même ses amis les plus proches, ne réussiront à lui faire entendre raison. C’est d’ailleurs la gent féminine qui tente de le convaincre, en vain, comme pour nous signifier de façon quelque peu machiste que l’univers de la boxe n’appartient qu’aux hommes. Les tentatives de séduction de Noriko se soldent par un Joe nonchalant. Quant à l’aide que tente de lui apporter Yoko, il la repousse la plupart du temps avec force.

Un dessin puissant

 

Je fais l’éloge de  Asao Takamori pour son scénario monumental. Pour autant, le dessin de Tetsuya Chiba a tout autant de mérite. Pour décrire des personnages aussi authentiques, il fallait un dessin qui le soit tout autant. Avec son trait fin, Chiba va donner à Joe et tous ses protagonistes un réalisme à tomber par terre. Chaque personnage aura droit à sa palette d’expression et un faciès unique, exit les arbitres.

Les moments de mélancolie de Joe sont parfaitement retranscrits grâçe à des planches qui se font rares de nos jours : des pages entières avec des zoom sur les yeux de Joe, à le voir déambuler dans les rues… Le mangaka semble avoir joui d’une liberté certaine de la part de son éditeur et cela se ressent tant ce manga reste en marge d’un point de vue tant visuel que scénaristique: tout est à l’apogée de l’intensité.

 

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ASHITA NO JOE © Asao Takamori • Tetsuya Chiba / Kodansha Ltd.

Mais toute la puissance du titre se dégage réellement dans les matchs aussi percutants que mirifiques. Avec ses giclées de sangs abondantes, ces visages gonflés par les échanges de coups violents, seul l’encrage parfait de Chiba pouvait décrire à merveille toute l’horreur et la fascination d’un ring vu de l’intérieur. L’action y est parfaitement décrite et là encore, nous aurons droit à des pages entières pour décrire une action ou voir un personnage en entier : la maigreur presque écœurante de Rikishi, la peur sur le visage de Joe…  Toutes ces qualités font que l’on regrettera que l’oeuvre se stoppe alors qu’elle était au sommet de sa popularité, la cause étant les mouvements contestataires des étudiants de l’époque qui utilisaient un drapeau avec le visage de Joe…

Si ce n’est pas déjà clair, Ashita No Joe est un indispensable du manga, inspiration inépuisable pour bon nombre de mangakas comtemporains. Seule la saison 2 de l’anime a vu le jour en France, donc n’hésitez pas à vous rattraper en vous rabattant sur la version papier. Le travail de l’édition Vintage de Glénat est de plus remarquable, on ne les remerciera jamais assez d’avoir fait paraître ce genre d’œuvre encore inédite chez nous.

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